L'Histoire de Punaauia

Centre Polynésien des sciences humaines

« TE ANAVAHARAU » Punaauia, le 9 décembre 1982

Musée de Tahiti et des Iles

Note sur l’HISTOIRE de PUNAAUIA

Le riche passé de PUNAAUIA a disparu, perdu dans la nuit des temps, mais aussi dans les ténèbres de l’oubli et de l’ignorance moderne des choses anciennes. Ce passé particulier de PUNAAUIA se confond aussi, en partie, avec l’histoire générale de Tahiti et même celle des îles de la Société, puisqu’au moins aux périodes classiques et modernes, les districts n’étaient pas isolés les uns des autres et que les habitants n’y vivaient pas entièrement repliés sur eux-mêmes.

Mais de la longue période antérieure qui s’étend depuis le jour où il y a plus d’un millénaire, de courageux navigateurs polynésiens abordèrent à Tahiti pour la première fois, jusqu’à la fin du 18ème siècle, nous ne savons pratiquement rien. Qui furent ces habitants qui peuplèrent PUNAAUIA de la montagne au lagon et se succédèrent de générations en générations ? Comment vivaient ceux que nous pouvons imaginer comme étant surtout des horticulteurs et des pêcheurs ? Quels évènements importants, naturels ou sociaux eurent lieu pendant tous ces siècles ? Quand et comment des chefs et des familles de chefs ont-ils émergé du reste de la société polynésienne, et pris de plus en plus de pouvoir ? Nous ne le savons pas.

Les témoins qui restent de ce passé sont pour l’instant, bien minimes :

Quelques objets trouvés ça et là, en surface ou au hasard des travaux agricoles ou de terrassements, mais qu’on ne peut dater, car aucune feuille archéologique stratigraphique n’a encore été entreprise à PUNAAUIA.

Quelques traditions orales, éparses et dont on sait combien elles sont elles-mêmes des témoignages précieux, certes, mais bien fluctuants.

Et enfin, le souvenir de quelques marae. Il faut bien dire le « souvenir », car de ces témoins du passé dont nous savons que PUNAAUIA était particulièrement riche, il ne reste même plus de vestiges. Tous les marae de la plaine côtière ont disparu les uns après les autres.

Disparu, le marae côtier, près du PK 13 ; disparu, le marae de la pointe de PUNAAUIA et bien d’autres encore dont les pierres magnifiques servirent pour des constructions diverses, au cours des années ; disparu le marae Tahiti, dans la basse vallée de la PUNARUU, probablement celui que James Wilson, le Capitaine du navire le « Duff », qui amena les premiers missionnaires anglais, visita et décrivit dans sa relation du tour de l’île ; disparu, probablement, celui-là, comme ceux qui se trouvaient en arrière et disparurent récemment dans les débris de concassage, grandes pierres sacrées devenues graviers des chemins et des ports. Disparu, le marae Taumeha, à Fare papa, et bien d’autres encore. (1)

Il faut marcher longtemps maintenant pour voir des vestiges de marae à Punaauia. Mais silence, taisons-nous ! Laissons ces derniers témoins reposer dans la paix de la végétation souveraine, de peur qu’eux aussi ne disparaissent. Attendons pour les faire mieux connaître que les responsables de tous les niveaux, et surtout les municipalités, comprennent vraiment l’importance de leurs pierres sacrées, de la nature et des plantes. Serions-nous, à certains égard, plus « sauvages » qu’eux, par nos destructions déterminées et continues ? Qui s’occupe maintenant de conserver le peu qui reste du passé ? Qui, hormis les spécialistes, cela intéresse-t-il ?

En 1767, les premiers Européens débarquent à Tahiti, mais il faut attendre l’arrivée du Capitaine Cook, en 1769 pour qu’ils fassent le tour de l’île. Il en résultera la première carte de Tahiti sur laquelle Cook signale l’existence du district de ATEHURU qui correspondait aux communes actuelles de PUNAAUIA et de PAEA. Un peu avant ce tour de l’île, Cook et ses compagnons sont déjà venus à Atehuru où ils ont été obligés de passer la nuit : on leur  a volé des vêtements, amis aussi offert un concert. Une douzaine de Tahitiens font du « surf », probablement là où on en fait encore, devant le Musée.

Les premiers navigateurs européens ont pris l’habitude de séjourner à la « Pointe Vénus » dans la baie de Matavai, c’est pourquoi cette partie de la côte Est ainsi que l’ancien district de PARE (ARUE), nous est mieux connue, grâce aux nombreuses excursions suivies de descriptions écrites.

Ces marae sont cités d’après  le livre de K. P EMORY : « Stone remains in the Society Islande ». Bishop Museum, Bull. n) 116 HONOLULU, 1933

Selon certaines traditions, c’est à Punaauia qu’il faudrait rechercher l’origine des premiers grands chefs (ARI’I),de Tahiti. Un de ces chefs nommé HITI A HITI, connu dans tous les districts pour ses hauts-faits et sa bravoure aurait donné le nom de TAHITI à un marae, puis à l’île entière. Différentes légendes font remonter les noms dérivés de PUNA (TAAPUNA, PUNARUU, PUNAAUIA) à un guerrier PUNA. Selon l’une d’elles, ce guerrier, originaire de la presqu’île, fut vaincu, tué d’un coup de massue et sacrifiés à PUNAAUIA (Bulletin de la Société des Etudes Océaniennes, n°27).

Selon une autre légende, longuement rapportée par Teuira HENRY, d’après des traditions anciennes recueillies par les missionnaires :

« De la colline de Fana-tea (arc blanc) jusqu’à Vai-ehuehu (eau troublée) s’étend le district de MANO-TAHI. La montagne qui domine est Orohena ou Oro-fenà (première nageoire dorsale) qui sépare ce district de celui de Haapape dans le nord. Le terrain de réunion est ‘Oro-peru (guerrier qui recule) ; la pointe extérieure Pu-na-‘au-ia ; la rivière Vai-taio (Eau de l’amitié). Les Marae étaient Pû-na-‘au-ia et Ra’i-tua (ciel océan). Les passes (pour pirogues et petites embarcations) sont Tua-ta-miro (Océan avec prudence). Ava-ana-manini (Entrée pour manini (poisson)) et Nu’uroa (longue flotte).

Le grand chef était Te-atua-nui-e-maru-i-te-ra’i (grand dieu qui assombrit le ciel). Le chef secondaire Pohue-te’a (convolvulus clair). Le messager ou orateur était Tama-ia-Atea (fils des grands horizons). La maison arioi était Pua-haha (fleur volumineuse). L’école était Pu-na-‘au-ia et le maître d’école Teiho-ari’i (l’essence royale).

Le récit qui suit montre avec quel soin jaloux les indigènes surveillaient les frontières de leurs districts : Les gens de Fa’a’a et de Pu-na-au-ia eurent un jour une dispute au sujet de la frontière qui séparait les deux districts. Le chef de Fa’a’a prétendit que la frontière véritable se trouvait à Pu-na-‘au-ia dans un petit vallon, mais un homme du nom Puhi (anguille), ra’atira (gentilhomme) de Pu-na’au-ia affirma que la véritable frontière se trouvait sur la colline Fanatea.

C’est alors que deux hommes de Fa’a’a, par bravade se rendirent dans le vallon et commencèrent à défricher le terrain : quand Puhi entendit cela il devint furieux, mit son maro de travail, alla trouver les deux hommes et les tua en s’écriant « Ua avatea, ua viriviri te puhi i te ‘iri’iri i Fanatea ! » (Il est midi et l’anguille se tortille sur les cailloux de Fanatea). Puis il porta les corps au Marae de Pû-na-‘au-ia et les offrit en sacrifice aux Dieux mettant ainsi fin une fois pour toutes à la dispute.

Au moment de l’arrivée des Européens, le chef de PUNAAUIA est POHUTEA, que Cook désigne sous le nom de POTATAU. C’est un personnage de belle prestance, dont HODGES, le dessinateur du 2ème voyage du Capitaine Cook, nous a laissé un portrait. Il était aussi un des chefs les plus puissants et les mieux établis de Tahiti avec POMARE et VEHIATUA. D’après certaines sources, il avait eu aussi le titre de TETUANUI E MARUA I TE RAI (Olivier, Ancien Tahiti). Le nom de POHUETEA est, en tous cas, celui des chefs de PUNAAUIA jusqu’en 1816.

L’histoire de Tahiti à la fin du 18ème siècle est assez confuse et nous avons peu de certitudes sur les conflits divers qui ont éclaté dans l’île à cette époque.

Des rudes batailles que se livrèrent les alliés de TUTAHA (PARE-ARUE) contre ceux de VEHIATUA, il semble que PUNAAUIA soit sorti indemne et que POHUETEA ait conserver tout pouvoir. Il s’allie avec POMARE 1er et participe aux deux cérémonies du mois de septembre 1777, relatées par le Capitaine Cook et qui ont lieu sur un grand marae de ATEHURU.

Certains chefs de Tahiti et Moorea ne veulent pas reconnaître le prééminence et l’importance politique que prend POMARE, en partie grâce à l’aide des Anglais, et ils s’allient contre lui.

En 1789, le Capitaine Bligh trouve toujours en POHUETEA « un des grands personnages » de l’île. POHUETEA n’a pas voulu se placer sous la domination de POMARE. Nous savons par James MORRISON, qu’en septembre 1790, il participe à une grande bataille entre les forces réunies des districts de FAAA et de ATEHURU et celles du jeune POMARE II qui veut entrer en possession, pour son marae de PARE, du MARO’URA et de divers objets religieux. POMARE a l’appui effectif des matelots de la BOUNTY, qui sont restés à Tahiti après le départ de Christian, et qui l’aident à obtenir la victoire. POHUETEA sera l’agent de réconciliation, il servira même d’otage en attendant la reddition complète du chef de PAEA, TETO’OFA.

POMARE, en recevant à son marae de PARE, les insignes du pouvoir et l’allégeance des chefs hostiles, conforte et augmente ainsi sa domination sur l’île (voir le « Journal de James Morrison », p. 79-83).

En mars 1797, les missionnaires anglais de la London Missionary Society arrivent à Tahiti sur le « DUFF », commandé par le Capitaine Wilson.

En accomplissant le tour de l’île, ils vont tenter de faire une estimation de la population. Le 19 juillet, ils s’arrêtent aux districts d’ATEHURU dont ils ne réussissent pas à savoir s’in comprend deux ou trois divisions. Ils trouvent que cette partie de l’île a un très bel aspect et parait riche, avec des collines couvertes d’arbres fruitiers.

Après s’être arrêtés à la maison du chef – dont ils ne précisent pas le nom – ils remontent la vallée de la Punaruu où ils découvrent du ré’a (Curcuma) en grande quantité et du coton indigène, pour voir un marae qui se trouve sur la rive droite. Le marae est entouré d’une palissade en bois et comprend une plate-forme d’offrandes, un ahu qui parait en assez mauvais état, des poteaux sculptés UNU et le FARE ATUA. Ce dernier est vide, mais les Tahitiens vont chercher sur un autre marae, une représentation du dieu, qui d’après la description, ne semble pas être un to’o, représentation symbolique du dieu ‘ORO, mais probablement celle d’un autre dieu.

Pendant la première moitié du 19ème siècle, les guerres ne vont pas épargner le district de ATEHURU. Après l’arrivée des missionnaires, l’image symbolique du dieu ‘ORO, qui, bien qu’étant un objet religieux, représente un enjeu politique important, a été repris par les chefs de ATEHURU et Pomare n’a de cesse qu’elle revienne dans les marae qu’il contrôle à Arue et Tautira.

Bien que le chef de Punaauia semble plutôt conciliant et enclin à la paix, son territoire, situé à peu près à la frontière des chefferies en conflit, sera souvent le théâtre d’opérations guerrières, plus ou moins meurtrières et dévastatrices.

En 1807 les missionnaires assistent à une grande réunion au cours de la quelle sont décidés le partage des terres que contrôle Pomare et la désignation des chefs qui auront le pouvoir sur ces territoires. Une terre, située à Outumaora, à Punaauia, est attribuée aux missionnaires.

Les alliances entre chefs qui s’opposent au pouvoir grandissant de Pomare et les combats qui en résultent, ne cesseront qu’après la fameuse bataille de FEIPI, en 1815, qui établit l’hégémonie complète de Pomare II sur Tahiti et Moorea.

Peu d’années auparavant, Pomare est devenu chrétien et la bataille de FEIPI, si elle est un évènement politique majeur, marque aussi un profond changement religieux. C’est à cette période que remonte la destruction volontaire, délibérée des principales structures traditionnelles. (1) 

Les notes rapides sur cette première période de l’histoire de Punaauia, sont en grande partie empruntées à l’ouvrage de D. OLIVIER : « Ancien Tahitian Society » vol. III 

En Avril 1816, plusieurs personnes du district d’ATEHURU vont voir les missionnaires pour leur demander des livres. Le nouveau chef de Punaauia, UTAMI, nommé par Pomare en remplacement de POHUETEA, trop compromis dans les querelles qui ont opposé le parti « païen » aux nouveaux chrétiens, commence à organiser l’instruction de la population, avec l’aide de son épouse et des enseignants que les missionnaires ont formés, comme lui, dans leur école de Papetoai.

En 1819, un des missionnaires anglais, DARLING, s’installe à PUNAAUIA qui prend le nom de BURDER’S POINT, en l’honneur du secrétaire de la Mission de Londres.

Ayant entendu parler d’un début de rébellion dont l’origine semble être à Punaauia, Pomare fait exécuter, par le chef UTAMI, pour l’exemple les deux mineurs du complot.

Comme partout dans la Polynésie traditionnelle, les habitations étaient dispersées dans tout le district, mais après l’installation du missionnaire DARLING, la population va être regroupée dans un même endroit, à la pointe de Punaauia, près de la rivière Punaruu. Cette disposition facilite à la fois la surveillance de la population et son instruction dans une école. Une presse à imprimer servira à publier des livres scolaires, des hymnes religieux et des extraits de la Bible. Darling est aussi responsable de la bibliothèque de la mission.

Mais l’éducation missionnaire est rigoureuse. Beaucoup des anciennes coutumes, comme le tatouage, sont interdites. C’est à ce moment que quelques nouveaux convertis, entraînés par un homme inspiré nommé TEAO et par HUE, un des diacres de Darling, vont se révolter contre ce rigorisme excessif. Tout en conservant certains aspects du christianisme, ils reviennent à des pratiques traditionnelles, en vivant, plus qu’en construisant, une sorte de syncrétisme religieux. C’est l’origine de la secte des MAMAIA dont l’influence va se répandre à Tahiti et jusqu’aux îles sous-le-vent. Ses adeptes prêchent le départ des missionnaires et d’après ces derniers, une société sans contraintes.

En 1830, Darling dénombre dans le district de ATEHURU, pour MANOTAHI (Punaauia) et MANORUA (Paoa) :

Membres de l’église : 143 ;

Adultes baptisés : 259 ;

Enfants baptisés : 243 ;

Adultes non baptisés : 252 ;

Enfants non baptisés : 124 ;

Soit une population totale de 1011 habitants

633 sont de sexe masculin ;

378 de sexe féminin.

Quand Moerenhout passe à Punaauia en 1829, il trouve un village de plusieurs maisons, mais qui sont toutes en ruine et désertes « Il n’y a véritablement que celle de M. Darling le missionnaire, qui soit bien construite et jolie ». Les habitants de Punaauia ont finalement préféré leurs « fare » traditionnels aux maisons « en dur » construites selon les recommandations des missionnaires.

A partir des années 1830, les luttes d’influence entre la France et l’Angleterre eurent des répercussions directes sur la vie politique locale, tant à Tahiti qu’aux îles Sous-le-Vent. Pendant les conflits qui, après 1940, opposèrent « le parti anglais » aux Français, le district de Punaauia fut à plusieurs reprises le théâtre des combats au cours desquels il y eut des victimes des deux côtés, ainsi que des récoltes saccagées par les troupes françaises.

En 1844, les Tahitiens hostiles aux Français s’étaient retranchés dans la vallée de la Punaruu, où ils avaient établi un camp difficilement accessible. En mai 1846, le Gouverneur BRUAT ordonna l’attaque de ce camp mais les Français furent repoussés et subirent des pertes.

Néanmoins, UTAMI, le chef de Punaauia qui n’était pas vraiment hostile à la présence française, souhaitait que des conversations puissent s’engager entre la Reine Pomare IV et le Gouverneur BRUAT, afin que le Protectorat de la France soit établi dans les meilleures conditions possibles pour les Tahitiens. Il se présentait comme un conciliateur, préconisant le retrait des troupes françaises de l’intérieur de l’île, et une amnistie générale pour tous les rebelles qui seraient autorisés à conserver leurs armes. Il demandait aussi que la Reine retrouve tout son pouvoir et que sa position soit clairement définie. Mais le Gouverneur Bruat ne pouvait accepter ces conditions et les hostilités continuèrent jusqu’à la prise de Fort de FAUTAUA, en décembre 1846.

Les insurgés retranchés dans la vallée de la Punaruu souffraient de la famine et se trouvaient pour la plupart dans un état d’extrême faiblesse, quand, à la suite des chefs UTAMI et MARO, ils rendirent les armes à Bruat venu à bord du Phaëton recueillir leur soumission.

Ces évènements marquèrent la fin des hostilités, l’établissement définitif du protectorat et l’installation des Français à Tahiti et Moorea.

Une amnistie générale fut déclarée pour tous ceux qui avaient pris les armes.

Le missionnaire Darling continua d’habiter à Punaauia, où on peut voir encore de nos jours, près du cimetière protestant, la tombe de sa femme et celle de ses enfants (la femme de son fils faisait partie de l’ancienne famille des chefs de Punaauia, Les Pohuetea).

En 1847, les Français avaient construits trois forts qui protégeaient la côte et l’entrée de la vallée de la Punaruu. Ces établissements eurent pour conséquence une diminution de la population, les habitants préférant s’éloigner des militaires pour se rapprocher de Papeete où ils pouvaient trouver les avantages de la vie « urbaine », celle de cette époque, bien sûr.

UTAMI était toujours un des chefs les plus importants de l’île. C’était un homme déjà âgé, aux cheveux blancs. Il avait une belle allure calme, empreinte d’autorité. Mais il s’était trop compromis avec les insurgés et il fut remplacé à la tête du district. Ainsi s’achevait une page importante de l’histoire de Punaauia.

Il faudra attendre la création récente des communes pour qu’apparaisse un changement notable dans la vie politique des districts.

Musée de Tahiti et des Iles

Anne LAVONDES